Roberto Gomez
Samarande offrait son plus beau visage ce matin là. Au quinzième jour du mois de Solem, la canicule qui s'annonçait n'était pas encore écrasante si tôt le matin. La cité baignait dans une douce torpeur. La grande place pavée, à deux pas de l'académie d'escrime bien connue de la Rapière Brisée, était encombrée par toute une caravane Izgane, installée là depuis une petite semaine. Les montreurs d'ours s'y disputaient l'attention du public avec les acrobates et les jongleurs. Ca et là, des étals, dressés à la hâte par des citadins plus malins que les autres, concurrençaient les repas exotiques proposés par les nomades. Un peu à l'écart de toute cette agitation, une tente discrète abritait le cabinet d'Esmira, la Diseuse de bonne aventure. A l'intérieur, penchée sur une boule de verre polie, elle écarte les voiles de l'avenir pour le compte d'un jeune homme, assis en face d'elle. Il est plutôt mignon d'ailleurs. Non pas mignon. Oui, c'est ça... Il est beau. Ah... Si seulement Esmira avait eu quelques années en moins, et...
Mais là n'était pas la question. Les yeux bruns du jeune homme, au milieu d'un visage aux traits fins, brillaient d'une lueur malicieuse. Son bouc, taillé à la perfection, donnait un air de dédain à son expression, accentué par ses cheveux longs, d'une noirceur de jais, rattachés négligemment sur sa nuque par un catogan. Quand il porta la main à sa tête pour glisser une mèche rebelle derrière son oreille, elle remarqua qu'il avait les doigts fins, mais solides, des jeunes hommes de bonne famille devenus bretteurs pour occuper leurs jours d'oisiveté. Ses vêtements, d'une noblesse évidente, et les armes qu'il portait au côté ne faisaient qu'accentuer cette impression.
Esmira reporta alors son attention sur la boule de verre. Elle possédait un réel pouvoir, bien qu'elle rechigne à s'en servir la plupart du temps. De toute façon la majorité de ses clients ne venaient pas la voir pour connaître leur avenir, mais pour être rassurés, écoutés. Et surtout pour entendre ce qu'ils avaient envie d'entendre. Et le fait qu'ils soient prêts à payer pour ce genre de service ne la dérangeait en aucune mesure, et elle en profitait sans vergogne.
Mais celui-là n'était pas venu pour ça. Celui-là c'était différent... Elle reporta de nouveau le regard sur lui et plongea ses yeux verts, brillants encore de l'éclat de leur jeunesse passée, dans ceux du spadassin. Ce qu'elle y lut parut la satisfaire.
"Ta décision est la bonne jeune homme." lui dit-elle tout simplement. Et alors qu'il portait la main à une bourse en tissu ouvragé passée à sa ceinture, elle lui fit non de la tête. Il la remercia d'une vague inclination du buste et se leva. Sans autre cérémonie, il sortit de la tente.
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Roberto Gomez fut ébloui par le soleil qui éclaboussait le campement des Izganes. Quand ses yeux se furent habitués à la lumière, il s'engagea sans hésiter en direction de la Rapière Brisée.
Une dizaine de mètres au-dessus de la place, un dragonnet aux écailles argentées était perché sur la rambarde en fer ouvragé d'un balcon. Pas plus grand qu'une main d'homme, son corps serpentin le faisait ressembler à une miniature de ses gigantesques cousins. Il se laissa tomber en voyant Roberto approcher. Arrivé au ras du sol, il ouvrit ses ailes et, dans le claquement sec de l'air, entama une chandelle ascendante. Il laissa jouer le soleil sur ses écailles quelques instants, ivre de lumière, il jetait des éclats métalliques dans le petit matin. Puis il plongea et vint ancrer ses petites serres dans l'épaule de Roberto. Le spadassin sentit alors les pensées de Thalys, son compagnon télépathe - cadeau de ses parents quand il était encore un bambin - s'insérer dans son esprit. Le dragonnet sentait que son maître était bouleversé, et il cherchait à en connaître la cause.
"Ne t'inquiète pas Thalys, murmura le jeune homme. Tu viendras avec moi de toute façon."
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Erik Bayorde, patron de la Rapière Brisée, était en train de donner sa première leçon de la matinée. Les rapières et les mains-gauches d'entraînement qu'utilisaient les deux duellistes s'entrechoquaient dans la grande salle d'armes encore vide à cette heure. Les échos qui résonnaient à ses oreilles rappelaient à Erik la musique du combat, du temps où il était encore un spadassin grassement payé pour protéger les bourgeois.
Irwin Meïaka, son élève, le surprenait, ces derniers jours. Depuis qu'il s'entraînait avec ce jeune noble qui avait eu pour lubie de venir s'offrir l'accès à sa salle d'armes, Irwin s'était nettement amélioré, Erik était bien forcé de le reconnaître. Comment s'appelait-il déjà ce jeune noble?
Mais, alors qu'il était perdu dans ses pensées et qu'il laissait ses mains parer les attaques de son adversaire mécaniquement, Irwin employa une feinte qu'Erik ne lui avait jamais vu. Et, tandis que, sans pouvoir esquisser le moindre geste sous le coup de la surprise, la pointe émoussée de la rapière de son élève venait s'enfoncer dans son pourpoint de cuir, il reconnut ce style. L'école de Madarale. Plus artistique qu'efficace, cette école n'était que très peu enseignée. Mais Irwin avait visiblement rencontré un maître en la personne de ce jeune noble. Qui d'autre qu'un maître d'armes talentueux avait pu enseigner cette feinte à Irwin en aussi peu de temps? Il fallait décidément qu'il retrouve le nom de ce nobliau!
"... vraiment désolé, était entrain de dire Irwin quand Erik se désintéressa enfin du fil de ses pensées.
- Pardon Irwin, j'étais ailleurs, tu disais?
- Que j'étais vraiment désolé maître, je crois que vous avez eu une absence.
- Oui et non, c'est cette feinte qui m'a surpris, je vieillis, que veux-tu...
- Ah oui, répondit joyeusement Irwin. C'est un ami qui me l'a montrée. Il vient ici depuis une petite semaine, vous avez bien dû le voir non?
- Je crois oui... mais son nom m'échappe.
- Gomez. Il s'appelle Gomez, il ne devrait pas tarder d'ailleurs, il m'a dit qu'il venait ce matin. Il a, parait-il, quelque chose à m'annoncer...
- Et bien quand il sera là, tu me l'enverras, j'ai à lui parler", conclut Bayorde avant de faire signe à son élève que la séance matinale prenait fin.
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Quand Gomez pénétra dans la salle d'armes de la Rapière Brisée, il reconnut au premier coup d'oeil son ami Irwin, qui s'échinait à répéter quelques-unes des plus belles passes d'armes qu'il lui avait montrées ces derniers jours. Thalys, qui était resté perché sur son épaule, prit alors son envol et alla se poser sur une des poutres sous la charpente.
"Salut Irwin, lança-t-il à travers la salle en s'approchant nonchalamment.
- Gomez, répondit gaiement le jeune homme. Content d'te voir.
- Alors t'es en forme pour la leçon d'aujourd'hui ? J'ai besoin d'me dérouiller un peu les muscles, ajouta Gomez en lui faisant un clin d'oeil.
- Ouais ouais... Mais faut qu'tu passes voir l'patron d'abord, il a dit qu'il voulait que t'ailles lui parler quand tu pointerais l'bout d'ton nez. J'vais continuer à me chauffer en t'attendant, tu vas prendre une raclée! termina Irwin sur un ton moqueur.
- On verra ça... à tout à l'heure."
Gomez pris donc la direction du bureau de Bayorde, laissant derrière lui Thalys et Irwin. Il n'avait parlé avec Erik, jusqu'à présent, que le jour où il lui avait payé, rubis sur l'ongle, la cotisation annuelle de vingt-cinq couronnes d'or. C'est donc avec une certaine appréhension qu'il frappa à la lourde porte de chêne qui fermait la pièce austère que Bayorde appelait son "bureau".
"Entrez !", fit la voix rocailleuse du maître d'armes
Gomez poussa la porte et pénétra dans le bureau en tentant de cacher le malaise qui le gagnait.
Trônant au milieu de la pièce, une table grossière semblait occuper tout l'espace par sa simple présence. Eparpillés sur celle-ci, dans un apparent désordre, les divers contrats et livres de compte de la Rapière Brisée semblaient se livrer à une vie papetière des plus trépidantes. Les murs en pierres taillées s'ouvraient sur de larges fenêtres qui filtraient la lumière. Un simple fauteuil, lui aussi en bois, était le seul autre élément de mobilier.
Erik était debout devant l'une des fenêtres, donnant sur la place, d'où montaient les imprécations des marchands et les parfums épicés des repas qui se préparaient.
Gomez attendit patiemment que le patron de la Rapière Brisée veuille bien s'intéresser à lui. Mais comme celui-ci n'avait toujours pas fait mine de réagir, il finit par prendre la parole.
"Vous m'avez fait mander maître? demanda-t-il respectueusement.
Le maître d'arme se retourna, un sourire éclairait son visage couturé de cicatrices d'ancien mercenaire.
- Oui Gomez. J'aimerais parler de plusieurs choses avec toi. Et tout d'abord, te féliciter pour les progrès qu'a faits Irwin, il s'est grandement amélioré à ton contact.
- Je n'y suis pour rien maître, répondit Gomez. Sans votre entraînement, jamais il n'aurait acquis la tournure d'esprit et de corps nécessaire à l'apprentissage de l'escrime. Je n'ai fait que lui montrer quelques passes d'armes que la plupart de nos contemporains considèrent comme désuettes. Bien que je ne sois pas de cet avis...
- L'Ecole de Madarale n'est-ce pas?
- C'est exact....
- J'ai reconnu le style de Madarale dans une des feintes d'Irwin... mais... ce n'était pas l'original... n'est-ce pas? Vous y avez apporté des modifications de votre cru pour le rendre plus efficace?
- Maître Bayorde, répondit Gomez en s'inclinant. Vous me prêtez là des dons que je ne possède pas. C'est mon propre maître d'armes qui me les a enseignées. Je pense que les modifications viennent de lui.
- Vous pourrez féliciter votre maître de ma part, jeune homme.
Une ombre de tristesse passa dans les yeux de Roberto.
- Je ne pourrai malheureusement pas accéder à votre demande maître Bayorde... Mon maître est... il nous a quitté récemment...
- Oh pardon Gomez, s'excusa Erik. Toutes mes condoléances.
- Je vous remercie, dit Roberto en s'inclinant.
- Bien Gomez, cela va bientôt faire une semaine que vous fréquentez mon établissement, et je n'ai toujours pas eu l'occasion de croiser le fer avec vous. Accepteriez-vous d'y remédier dès à présent?
- Ce sera avec plaisir maître Bayorde", répondit Gomez en esquissant un sourire.
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La salle d'armes de la Rapière Brisée commençait à s'animer tandis que Gomez et Bayorde se préparaient. Le bruit parcourut rapidement l'assistance: Maître Bayorde et le jeune noble allait se battre!
Les élèves de l'académie d'escrime firent cercle. Les deux duellistes y prirent place, levèrent leurs armes et se saluèrent solennellement.
Erik engagea aussitôt le fer. Une feinte en quarte, puis on écarte la lame de l'adversaire, on revient en sixte par l'intérieur et on se fend... mais au moment où la pointe de sa rapière allait frapper la poitrine offerte du jeune noble, Erik vit apparaître sa main-gauche, comme par magie, et détourner sa lame aisément. Surpris, ce n'est que tant bien que mal que Bayorde esquiva la riposte fulgurante de son adversaire. Décidément, il vaut mieux se méfier de celui-là, songea-t-il tout en désengageant le fer et en reculant d'un ou deux pas.
Gomez fit une révérence à la limite de l'insolence et passa à l'attaque. Sa rapière allait et venait dans un brouillard métallique, mais Bayorde ne se laissa pas surprendre, ce jeune homme avait du talent. Peut être même plus que son propre fils qui pourtant enseignait lui aussi l'escrime depuis quelques années. Mais ce Gomez n'avait pas l'expérience du combat, il n'avait jamais participé à une vraie rixe. Ce jeune homme n'avait jamais défendu sa vie au fil de sa lame.
Et tandis qu'Erik, toujours sur la défensive, parait l'une après l'autre les attaques de Roberto, il finit par trouver comment amener son adversaire à commettre une faute qui lui redonnerait l'avantage. Le propre maître d'Erik, en son temps, lui avait enseigné comment venir à bout de n'importe quelle école d'escrime. La faiblesse de l'école de Madarale, c'était son côté tape à l'oeil. Et cette manie de se servir de la main-gauche uniquement pour les parades.
Bayorde attendit patiemment que Gomez se fende. Quand enfin il le fit, Erik fit mine de ne pas le voir venir et d'esquiver au dernier moment, en faisant un pas en arrière, en déséquilibre total. Sautant sur l'occasion qui lui était offerte de mettre un terme au combat - comme l'avait prévu Bayorde - Gomez, en prenant appui sur son pied gauche, entama un tour sur lui-même qui aurait dû se terminer, normalement, par une feinte haute et un coup porté au niveau du foie. Mais quand il se retourna, là où aurait dû se retrouver Bayorde, il n'y avait plus qu'un grand vide qui horrifia Gomez.
Erik s'était accroupi, et tout en se relevant, il porta vivement un premier coup de rapière sur le côté droit de Gomez. Encore une fois, comme il l'avait prévu, le jeune spadassin para son coup avec sa main-gauche... ce gamin avait vraiment des réflexes à faire pâlir un serpent. Mais l'expérience de Bayorde triompha de lui la seconde suivante. Sans aucun remord, celui-ci porta un coup de main-gauche sur le flanc découvert de Gomez, qui ne put que regarder la pointe émoussée de l'arme du maître d'arme s'enfoncer dans son côté et lui meurtrir les côtes. Du moins c'est ce que crut Bayorde jusqu'à ce qu'il sente la pointe de la rapière de Gomez chatouiller son ventre.
"Nous serions morts tous les deux", dit simplement Gomez en se fendant d'une seconde révérence, mais pleine de respect cette fois-ci.
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Bayorde et Gomez discutaient tranquillement autour d'un verre de vin épicé, attablés au comptoir d'un petit débit de boisson sis juste en face de la Rapière Brisée. Moins d'une heure les séparait de leur affrontement, mais Erik - qui avait jugé un peu vite le nobliau - avait été séduit par l'humilité dont il avait fait preuve à l'issuse de leur duel. Ce jeune homme était plus que prometteur et Erik se détachait de plus en plus de la conversation qui tournait depuis un petit moment sur les avantages et inconvénients des diverses écoles d'escrime. Une idée venait de germer dans son esprit. La Rapière Brisée connaissait une période faste, et elle avait plus que les moyens d'engager un nouveau maître d'arme. Et l'Ecole de Madarale était si peu enseignée qu'elle lui rapporterait sans doute de nombreux nouveaux clients, et des franges les plus hautes du "Tout Samarande". Et une promotion sociale n'était pas pour déplaire à Bayorde bien qu'il se soit juré, à l'instant même où lui venait ces pensées, de ne jamais trahir ses origines modestes. Il accepterait toujours dans son académie, des gens de toutes origines confondues, tant qu'ils respectaient son établissement.
"... et c'est pour ça que l'Ecole de Madarale vaut aussi le coup, termina Gomez.
- Sans doute oui, lui répondit Erik qui n'avait pas écouté l'argumentaire du jeune homme.
Mais j'ai une question à te poser qui concerne ton avenir Roberto, enchaîna-t-il.
- Je vous écoute, Maître Bayorde.
- Et bien vois-tu... la Rapière Brisée reçoit de plus en plus d'étudiants... et mon fils et moi ne suffisons plus à répondre à la demande... Ton talent est certain et tu m'as prouvé que tu savais enseigner ton art.
- Notre duel?
- Non, notre duel c'était juste pour avoir une idée de ton niveau et de ta capacité à faire face à une situation imprévue. Ce sont les progrès d'Irwin qui entrent en compte ici. J'ai besoin d'un nouveau maître d'armes, et j'aimerais que ce soit toi. Mais je suppose que ta famille s'y opposera. C'est dégradant pour un noble de venir enseigner dans une académie de seconde zone comme la mienne. Ton talent devrait te permettre de devenir maître d'armes dans une des grandes académies d'escrime de notre belle capitale, même si tu devras pour ça attendre quelques années... Je suis honnête avec toi, le travail sera dur, et loin d'être très bien payé. Mais c'est un bon boulot...
- Maître Bayorde... Je... J'accepte votre proposition avec le plus grand plaisir, dit Roberto surpris. Et ne vous en faites pas pour ma famille. J'ai pris la décision de...
- Alors vous deux! Vous faites des cachoteries depuis votre duel?" lança sur un ton jovial un homme de petite stature, sec comme un coup de trique, en tirant une chaise et en s'installant à leur table à la terrasse du troquet. Le fils d'Erik avait une trentaine d'année, il exerçait depuis peu le difficile métier de maître d'armes, et il s'en sortait - son père devait bien le reconnaître - avec un certain brio.
Et, tandis que celui-ci entamait tranquillement la discussion avec son fils, Roberto en profita pour s'éclipser discrètement. Les évènements se précipitaient aujourd'hui. Il fallait qu'il rejoigne Irwin au plus vite pour lui exposer son plan.
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L'évènement qui avait bouleversé la vie de ce jeune noble, auparavant sans histoire, avait eu lieu il y a moins d'une semaine. La mort de son maître d'arme... triste coïncidence que Bayorde ait justement fait référence à lui aujourd'hui. Son maître était mort, et il était en danger car il savait qui avait fait le coup. Et cette personne ne le laisserait sans doute pas vivre - ce serait prendre le risque que cette affaire ne s'ébruite.
Une sale affaire...
Tiens, encore une coïncidence, cette variation dans le style de l'école de Madarale qu'avait détecté Bayorde n'avait rien d'étonnant... Son maître d'armes était un elfe. Un elfe qui avait vécu la majorité de sa vie sur l'une des grandes nefs qui sillonnaient les mers du monde connu - et peut être même celles d'autres mondes. Il ne s'était installé à Samarande que très récemment - enfin, selon lui. Cela faisait maintenant une vingtaine d'année qu'il était ambassadeur de la nation elfe à la cours du Prince, et Gomez le connaissait depuis qu'il était tout petit.
Qui dit ambassadeur de la nation elfe, dit défenseur de l'empire commercial bâti par les elfes. Et qui dit empire dit conquérants...
Le lobby des commerçants est puissant à Samarande. Et quand ils trouvent un obstacle sur leur chemin.... ils aplanissent les difficultés.
Roberto n'était pas rentré chez ses parents depuis le jour du meurtre. Il n'en gardait que quelques souvenirs fugitifs, son esprit ayant - heureusement - effacé les images les plus atroces. Bayorde se trompait, ce jeune noble avait essuyé le feu du combat - il avait déjà tué pour survivre. L'éclat viril qu'avait cru détecter la voyante au fond de ces yeux-là, n'était, peut être, que le reflet dur du tueur qu'il était devenu.
La vérité toute crue, c'est que ce jour-là avait été une boucherie. Gomez en était sorti avec de multiples blessures superficielles et une entaille impressionnante à la poitrine par laquelle il avait cru voir répandre tout son sang sur les pavés samaraniens avant d'atteindre, après ce qui lui avait paru des heures d'errance, une petite paroisse où il avait un ami prêtre de la Pensée. Les soins magiques que les moines lui apportèrent le remirent sur pieds rapidement, mais une fois guéri, Roberto se retrouva seul et sans aucun allié. Persuadé que la demeure de ses parents était surveillée, il s'interdit d'y retourner - mieux valait ne pas tenter le diable qui avait pris la vie de son maître. Heureusement, Roberto avait amassé un petit pécule qui pouvait lui permettre de survivre quelques temps sans le soutien de sa riche et puissante famille. Mais l'offre du maître d'armes de la Rapière Brisée tombait à pic, sa richesse commençait déjà à s'épuiser.
Pourtant, le jeune homme - prématurément vieilli par les aléas samaraniens - n'arrivait pas à envisager l'avenir. En s'y projetant, il ne voyait qu'un voile rouge, et une odeur de sang emplissait ses synapses - réminiscence du combat de l'autre jour. Non! les assassins de son maître ne s'en tireraient pas, et même s'il devait retourner un à un chacun des pavés de cette fourmilière qu'était Samarande, il les retrouverait!