Kakrishek
Une silhouette indistincte se détachait sur le claire de lune qui baignait Samarande. Silencieusement, plié en deux, les mains serrées sur une besace de cuir, Kakrishek quittait le cimetière des innocents. Yorguë serait content, il lui avait récupéré ce soir de quoi se préparer un festin de roi. L'ogre offrirait sûrement quelques couronnes en échanges des quelques livres de chaire humaine que s'apprêtait à lui livrer le gouri.
Kakrishek est un pilleur de tombe, un vulgaire charognard, plus bas que le plus bas des mendiants, il n'hésite pas à profaner tout ce qu'Arlam a de plus sacrée pour gagner sa misérable croûte. Quoi que... Pas si misérable que ça... Ses clients payent bien.
Après tout, peu de criminels, dans les Sept Cités, acceptent comme lui de s'abaisser à creuser la terre pour subsister; alors qu'on trouve largement de quoi se remplir la panse au premier étal des quatres saisons venu - pour peu qu'on sache se servir de ses jambes.
Mais voilà, quand le dernier des derniers scrupules a fini par fuir le navire, que plus rien ne vous rattache au port de la bienséance - comme il pourrait vous le dire lui-même autour d'une bouteille de vin aigre dans une alcôve sombre du Gouge à Goures - il faut savoir naviguer sur les eaux sacrilèges des marchés nécrotiques.
Les clients du Gouris font parties de la pire engeance des Sept Cités, et sans doute même du Monde Connu; les clients du Gouris sont les nécromants, les ogres et autres démonistes qui résident à Samarande ou Bejofa. Enfin, surtout Bejofa. Ces gens là préfèrant l'anonymat de la jumelle viciée de Samarande, à l'éclat peut être un peu trop reluisant de sa soeur "mieux" lotie.
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Kakrishek, donc, laissait derrière lui le cimetière. Obligé de partir, dérangé dans son travail qu'il avait été; par une bande de types habillés de grandes robes noires, il avait du laisser son excavation en plan.
Il le savait pourtant, ils traînent toujours dans le coin. La Sacrae Cadavarae, une secte d'agités du bulbe qui pratiquent un prétendu rituel sataniste, ou du moins un truc dans le genre. Pas vraiment des bons clients, ils ont trop tendance à essayer de vous embrigader de force, et à vous tuer si vous refuser.
Mais pour le moment, d'autres pensées occupaient son esprit, la tombe toute fraîche qu'il venait de retourner étaient celle d'un bambin d'à peine un an, frais d'un ou deux jours. Un festin de roi pour l'ogre. Oh oui.
Absorbé qu'il était dans ses rêves de bombances, exubérances qu'il pourrait s'offrir avec les couronnes de l'ogres, Kakrishek ne vit pas venir les deux hommes qui se tenait maintenant devant lui.
Deux uméloriens, pure souche, armés de lourds gourdins plombés, à la mine patibulaire genre homicide racial, le toisaient avec un mépris non dissimulé.
Et merde, songea le gouri en son fort intérieur.
Jamais les Sept Cités ne changeront, lui avait dit un jour, d'un ton prophétique, un gouri loire dans une taverne sur les quais de Bejofa. Ce mec avait du trainer ses guêtres sur tous les continents, et il n'était plus désormais que le relicat ambulant du grand corsaire d'autrefois. Et Kakrishek, à son corps défendant, commençait à ce dire qu'il avait raison ce vieux fou.
Ce vieux fou lui avait aussi dit que pour devenir un vieux truand il y avait trois règles de bases à respecter:
"Premièrement, ne pas faire affaire avec les mages,
deuxièmement, ne jamais essayé de doubler plus fort que soit,
et pour finir, surtout, surtout, ne jamais avoir de dettes!"
Ayant déjà enfreint les deux premières, et y ayant, tant bien que mal, survécu, du moins jusqu'à présent. Kakrishek se jura immédiatement sur ce qu'il avait de plus cher - c'est à dire lui même - de ne jamais enfreindre la troisième. Il vaut mieux ne pas trop tenter sa chance...
"Et ben r'garde don' ç'qu'on a là, ce s'rait un sale rat qu'ça m'étonnerait pas! Et tu sais ç'qu'on leur fait nous aux sales rats? lança un des types.
Sans vraiment prêter attention à une mise en scène qu'il commençait à trop connaître, Kakrishek glissa une de ses mains sous les haillons qui lui servaient de vêtement pour permettre à ses doigts de venir entrelacer le manche d'une de ses haches de jet.
- Encore un d'ces salopards d'gouris qui pourrissent nos villes, entonna l'autre. Et j'suis sûr qu'il revient du cimetière c't'ordure! T'es allé t'gaver d'chaire humaine? Hein pourriture? Réponds! T'es allé t'repécer des morts! Bouffer un bébé? Avoue!"lui jeta-t-il sur un ton avinné.
C'est ce moment que choisi Kakrishek pour attaquer. D'un large mouvement de son bras gauche, toujours crispé autour de sa besace, il écarta ses vêtements révélant la hachette qui s'envola dans un geste fluide. Elle décrivit trois tours avant de venir se planter entre les deux yeux du premiers larrons, avec la perfection donnée par des heures et des heures d'entraînement. Le vilain craquement de la boîte cranienne de son compère, fendue en deux sous le choc, coupa le deuxième umélorien au milieu de sa diatribe.
Avant que l'autre n'est pu reprendre ses esprits, Kakrishek s'était déjà emparé d'une seconde hache. Il jeta un coup d'oeil à son arme avant de porter son regard sur celui qui, encore quelques secondes auparavant, croyaient être son agresseur.
Ce que ce prétendu agresseur y lut ne devait pas être très gai, car il s'enfuit sans demander son reste.
Sans un regard pour le fuyard, Kakrishek s'empara de son couteau, long comme son avant bras - il entretenait son tranchant religieusement, et pour cause...
Séance tenante, presque au milieu de la rue, le gouris entama son autopsie d'un genre un peu particulier. Il avait un cadavre frais sous la main, et des clients très demandeur. De la viande pour l'ogre, beaucoup de viande. Et puis, il croyait se souvenir qu'Ishtak, un mage - sans doute un nécromant - lui avait réclamé quelques composantes "exotiques". Vu ce que ce gars entendait par exotique, vous y aurez réfléchis à deux fois s'il vous avait proposé un voyage sur des plages tropicales tous frais payer.
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Tandis que le gouris s'affairait sur le cadavre encore fumant, l'umélorien survivant courrait à perdre haleine vers la taverne où ils étaient descendus, lui et ses potes soldats. Ce sont des membres éminents - s'il en est - des méloriens. Une famille criminelle de petite envergure qui pronent la supériorité de la race umélorienne. Notre sprinter, lui, répond au nom de Georges de Calerta. Et tandis qu'il tricotte tout ce qu'il peut vers ses amis, son cerveau tourne à toute allure. Il se demande comment tout à pu basculer aussi rapidement. Ils étaient juste venus passer leur perm' dans la capital merde. Ils voulaient juste s'amuser en tabassant un peu quelques sales rats, rien d'bien méchant. Et maintenant, Herbert, son frère, était mort.
Ils allaient se l'faire ç'fumier d'rat d'égouts! Foi d'Georges, ils allaient lui faire ravaler son air de p'tit malin. Et lui faire payer la mort d'Herbert. Il allait souffrir, et il les implorerait pour qu'ils le laissent mourir! Il se le promit!
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Yorguë loge dans les anciennes arènes de Samarande. Situées non loin du cimetière des innocents, ces ruines issues des temps anciens de l'empire umélorien sont devenues une véritable jungle au coeur de la ville. La faune qui y circule la nuit n'est pas moins dangereuse que celle des forêts tropicales des Terres Noires.
Mais le métier exercé par Kakrishek a fait de lui une ombre parmis les ombres, et seule une odeur putride se dégageant de sa besace pourrait révéler sa présence à d'éventuelles mauvaises rencontres. Le gouri est dans son élément.
Il est plutôt petit, même pour des critères gouris. La masse informes des haillons qui le recouvre ne parvienne toutefois pas à cacher la noirceur malsaine de ses poils luisant.
L'une de ses oreilles pendouille sur le côté de son crâne, à moitié déchirée; l'autre se dresse fièrement, arborrant un anneau de métal blanc qui jette des reflets laiteux dans la nuit, à la faveur du clair de lune. Enfoncés comme des épingles sous ses orbites, se cachent ses yeux froids, glacés. Un regard qui donne toujours l'impression à ses interlocuteurs qu'on est entrain de faire la liste des organes intéressants qu'ils pourraient, éventuellement, renfermer. Son museau semble tripoter l'air autour de lui, bien qu'on se demande se qu'il peut sentir au milieu de la puanteur de tombeau qu'il dégage.
Outre sa besace, il ne porte aucune arme en évidence. Mais quelques renflements suspects sous ses hardes détrompent vite les naïfs qui pourrait voire en ce rat chétif un gouri sans défense.
Kakrishek avance donc, confiant, vers la masure où vie Yorguë. Il n'a même pas une pensée pour George, l'umélorien qu'il a laissé filé. Et peut-être que s'il savait qu'à ce moment même celui-ci était entrain de revenir vers le lieu de leur altercation avec cinq de ses amis soldats, cela ferait une différence. Mais peut être pas. Et de toute façon, le plus probable et que cela ne l'inquièterai pas outre mesure.
Yorguë squatt sans vergogne les souterrains encore viable des arènes. Il s'y est aménagé un véritable petit royaume. Il y règne sans merci sur une coterie d'une dizaine de voyous de bas étages qui veillent à sa sécurité. Car Sa Seigneurie a une lubie, Yorguë est un receleur, très connu de la pègre samaranienne. C'est d'ailleurs du temps où Kakrishek bossait pour les Taupes qu'il l'a connu. Mais maintenant qu'il a décidé de quitté la famille de ses frères de race pour un peu d'individualité, c'est un tout autre type de marchandises qu'il lui apporte.
L'entrée du domaine de l'ogre - du moins, celle que doivent emprunter acheteurs et vendeurs - est dissimulée de la vue de tous, loin de l'espace dégagé situé au centre des ruines. Une simple arche, à la base des gradins, ouvrant sur une volée de marche s'enfonçant dans les ténèbres. Tandis que Kakrishek s'approche, deux silhouettes massives sortent de l'ombre où elles étaient dissimulées.
"'Soir Kak', lança l'un des gros bras, un type de deux fois la taille du gouri, une énorme cicatrice barre son visage déjà ravagé par une maladie de peau répugnante.
- T'as du matos pour Yorguë? enchaîna aussitot le second. Le bandeau qui lui masque un oeil compléte parfaitement le tableau cauchemardesque que sont censés inspirer ces gardes aux intrus assez fou pour venir se jeter dans la gueule de l'ogre.
- Ouais, ouais, et même plutôt de bons morceaux, répondit tranquillement Kakrishek, levant sa besace gonflées de bosses peu ragoûtantes, dégoutante de sang et fumante dans la fraîcheur de la nuit, comme preuve de ses dires.
- Bon, qui c'est qui m'escorte en bas ç'soir, c'est toi l'cyclope ou alors ta copine Gueule d'amour? ajouta-t-il.
- Putain! C'coup ci j'vais m'le faire!" hurla "gueule d'amour" en empoignant sa large lame à double file.
Mais avant qu'il est pu se jeter sur le gouri pour l'étriper sans autre forme de procés, son collègue réussis tant bien que mal à le retenir.
"Du calme vieux, t'sais bien qu'Yorguë y tient à ce rat là.
- Putain un d'ces soirs, il y survivra pas à ces conneries... Tu m'entends Kak', un d'ces soirs, tu m'croiseras au fond d'une ruelle sombre, et...
- Ouais, t'es pas l'premier à m'dire ça. Et t'vois, j'suis t'jours là, le coupa Kakrishek.
- Bon les gonzesses, on va pas passer toute la nuit à discutailler, alors si tu veux bien me suivre Kak', on descend, repris le borgne. Et toi, gueule d'amour, tu reste là pour surveiller", dit-il pour finir. Et, partant dans un grand éclat de rire, il esquiva le poing rageur de son collègue.
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Quelques minutes plus tard, après avoir parcourues, dans la semi obscurité crée par la chiche lumière des torches de joncs, quelques centaines de mètres sous les ruines des gradins; Kakrishek et son guide parvinrent enfin aux "appartements" de Yorguë.
L'ogre avait aménagé ici, au coeur d'un réseau complexe de souterrains, ce qu'on ne peut qualifier autrement que d'appartement grand bourgeois. Mais avec un goût des plus douteux, un flirte dérangeant entre kitsch et morbide. Mais, surtout, l'ogre avait l'air d'avoir confondu luxe avec entassement de richesses. Et ici se côtoyait toutes sortes d'objets hétéroclites, dont la présence côte à côte n'avait rien d'un agencement étudié, mais plutôt d'une anarchie malheureuse qui donnait à l'ensemble de l'endroit un arrière goût insipide.
"Ah! Kakrishek, mon ami, entama l'ogre sur un ton mielleux tout en s'avançant vers le gouri.
Il devait mesurer dans les trois mètres dix, son visage de poupin ajouté encore plus à l'horreur produite par son ton doucereux. Il fallait avoir le coeur bien accroché pour traiter avec ce genre de personne. Mais Kakrishek avait ce genre de coeur là - où alors il n'en avait pas du tout, et c'était tout aussi possible.
- Qu'est ce que tu m'amènes ce soir? J'espères que ce n'est pas d'la viande prise à un machabbé vieux d'trois jours comme la dernière fois, sinon j'crois qu'on va arrêter d'faire des affaires ensembles, reprit-il, une lueur mauvaise au fond des yeux.
- Tu vas être content, répondit Kakrishek. J'te ramène d'la chaire toute fraîche découpée y a pas vingt minutes sur le cadavre d'un crétin qu'a voulu m'attaquer. J'te fait ça à dix couronnes la livre. Et c'est du garanti premier choix, de l'umélorien pure souche, j'sais qu't'aime ça.
- Dix couronnes la livre?! Tu t'fous d'ma gueule là Kak', c'est pas bon pour toi ça tu l'sais bien pourtant. Ta viande j'te la prend à cinq couronnes la livre pas une piècette de plus tu m'entend.
- J'peux pas faire ça Yorguë, j'ai besoin d'cet argent tu comprends. La Sacrae Cadavarae veut qu'j'leur paye une taxe pour avoir le droit d'faire les tombes. C'est parce que j'avais pas cette oseille qu'j'te ramenais que d'la merde ces dernières semaines. J'peux pas t'les faires à moins d'neuf couronnes.
- Mais j'veux pas l'savoir moi mon p'tit rat, ces tes oignons ça. J't'ai dit, cinq et j'irai pas au-delà.
- Attend, attend t'emballe pas Yorguë, goûte avant d'dire qu'ça vaut pas plus.
Kakrishek tandis un lambeau de cuisse à l'ogre. Celui-ci le dévora avidement, tandis que le gouri passer ses mains pleines de sang dans son pelage, lui donnant encore un peu plus de luisant.
- Hrem... C'est vrai...
Putain ça f'sait longtemps qu'j'avait pas eu d'la viande aussi fraîche. J'veux bien t'la prendre à six couronnes.
- Ecoute, j'te propose un marché. Tu m'la prends à sept couronnes la livre et j't'offre en prime ce nouveau né, vieilli deux jours en fût de sapin. Un plat de gourmet, c'est moi qui te l'dit. Saisis ta chance. A c'prix là, j'creuse ma tombe. Et puis j'suis sûr qu'd'autres acheteurs s'raient prêt à m'en donner au moins huit couronnes. D'la bonne viande fraîche comme ça, ça court pas les rues.
- Un bébé en prime tu dis... Ca marche. Fait voir ta viande qu'on pèse le tout.
Kakrishek s'approcha d'une grosse table de chêne accompagné de l'ogre. Sur celle ci tronait une énorme balance en cuivre. Il déposa sur un des plateaux les lambeaux de chaires qu'il avait précautionneusement prélevés au cadavre.
- Cinq livre et des clopinettes, annonça Yorguë après avoir échangé quelques poids sur l'autre plateau jusqu'à ce que la balance s'équilibre. Tient, j'arrondis ça à trente cinq, dit il en comptant respectueusement les piécettes prélevés dans une cassettes ressemblant vaguement à une boîte keshite, réputée impossible à ouvrir si on ne connait pas la manipulation à effectuer.
- Voila tes couronnes, ajouta-t-il en lui tendant une petite bourse dans laquelle il venait de glisser la somme convenue.
- Merci Yorguë, répondit le gouri en s'emparant de la bourse. Puis il lui offrit le corps minuscule de l'enfant, imprégné de sang partiellement coagulé.
- J'espère qu'il sera à ton goût l'ogre.
- Je pense que oui, répondit l'intéressé en se pourléchant les babines. Repasses me voir dans une semaine ou deux Kakrishek, avec de la viande fraîche et une petite gâterie, tu s'ras un amour, termina-t-il avec un sourire révélant ses dents, aiguës comme les auiguilles des monts ocres. Un sourire qui sous entendait bien des tourments si Kak' se mettait en tête de jouer au plus malin avec Sa Seigneurie. Le genre de sourire à vous faire mouiller vos chausses.
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Pendant que Kakrishek marchandait avec Yorguë; Gueule d'amour, lui, ruminait sa vengeance. Ce p'tit salop d'rat s'croyait malin avec ses jeux d'mots à la noix. A tous les coups, tous les gars d'l'équipe allaient l'appeler comme ça d'ici deux ou trois jours. Bordel, déjà qu'il était obligé d'payer l'prix fort quand il allait voir les tapineuses - parce qu'il leur fait peur parait-il - il allait pas en plus supporter d'se faire insulter par ce moins que rien. Il fallait qu'il tue ce rat!
Gueule d'amour posa alors son regard sur la forêt environnante.
"Ce ne sera peut être pas une ruelle sombre, après tout. Un sentier fera tout aussi bien l'affaire." se dit-il tout en s'engageant dans les fourrés.
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En sortant enfin sous les étoiles, Kakrishek fut étonné de ne pas trouver Gueule d'amour à son poste. Sans doute entrain de préparer un mauvais coup... C'est donc avec une prudence circonspecte que le gouri s'engagea sur le sentier qui devrait lui permettre de quitter l'enfer vert pour regagner l'enfer urbain. Il fallait absolument qu'il retourne au cimetière des innocents, il y avait laissé sa pelle. Elle l'aurait gêné dans son départ précipité. Avec un peu de chance, la secte n'y serait plus. Et puis au pire, s'il les croisait, il leur paierait leur taxe, et avec un peu de chance, il pourrait s'en tirer à bon compte. Et puis après tout, il venait d'arnaquer royalement l'ogre, et celui-ci le savait. La viande ne valait pas plus de deux couronnes la livre, mais ce ventre était tellement affamé qu'il avait accepté ce prix exhorbitant. C'est donc avec un regard un peu plus lumineux vers l'avenir que Kak' pris le chemin du cimetière des innocents...
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George et ses compagnons arrivaient maintenant en vu de ce fameux enfer vert, insoupçonnable, au coeur de Samarande, non loin du Sahar. Ils avaient tout simplement remonté la piste sanglante laissée par le triste fardeau du gouri.
Mais maintenant, à la lisière de la forêt, la piste disparaissait, la terre avide avait absorbé le sang.
"Ce coin ne me dit rien qui vaille, dit l'un des soldats. Il doit y avoir des gens louches par ici, surtout en pleine nuit, on a intérêt à être sur nos gardes.
- Et pourquoi, tu crois qu'il y a qui à craindre ici à par nous? lui répondit George.
Allés, en avant les gars, on va le retrouver et lui faire la peau, on s'ra tranquille ici pour lui faire son affaire, il doit pas y avoir âme qui vive à c't'heure."
Ragaillardis par l'enthousiasme de leur compagnon, les soldats s'engagèrent entre les arbres, essayant tant bien que mal de suivre les rares traces qui subsitaient encore du passage du gouri.
Après une dizaine de minutes de recherches infructueuses, quelle ne fut pas leur surprise lorsqu'ils tombèrent, presque nez à nez, avec l'objet de leur recherche, tout simplement.
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Gueule d'amour, dissimulé dans un arbre dont les longues branches basses surplombaient une petite clairière - passage obligé pour qui veut sortir des ruines, à moins de s'engager par le nord, vers le Sahar et les terres molles, quartiers des plus insalubres et dangereux - attendait patiement que Kak' pointe le bout d'son museau d'fouine.
Enfin il le vit s'approcher, ce couillon allait passer juste à sa verticale. Il pourrait lui tomber sur le dos et s'en serait rapidement fini d'c'te grande gueule.
Mais au moment où Kak' allait s'amener juste en dessous de lui, ce connard s'immobilisa, comme s'il avait vu quelqu'chose de louche. Un remue ménage venu de l'autre bout de la clairière attira l'attention du balafré. Une demi douzaine de type plutôt baraqués était entrain de charger, épées au claires. Le temps qu'il revienne de son ébahissement, il réalisa que Kak' était entrain de se faire la malle, courant à toute jambe vers le nord, les spadassins à ses trousses. Et merde, songea-t-il, avant de descendre de son arbre et de leur emboîter le pas.
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"Et merde! songeait Kakrishek en dévalant un vieux tas de pierres mangées par la mousse.
- J'aurais jamais du l'laisser en vie c'salopard d'mélorien. Me v'là obligé d'faire un détour avec ses conneries! Grommela-t-il tandis qu'il atteignait la lisière du bois pour s'engager dans les venelles obscures des terres molles. Juste derrière lui, à peine une dizaine de mètre, les soldats gagnaient du terrain.
- Allé les gars, suivait moi si vous l'osez", leur lança-t-il avant de s'engager dans une ruelle enténébrée.
Sans prêter une once d'attention aux réponses rageuses de ses poursuivants, le gouri se repéra rapidement dans le dédale qu'il connaissait bien, il avait grandi dans les tunnels qui ravageaient ce quartier de Samarande, transformé en véritable gruyère au fil des siècle. D'où son nom de terres molles, des pâtés de maisons entiers s'étant effondrés tant le sous-sol était devenu fragile.
Prenant garde à ne pas distancer ses poursuivants, Kakrishek les conduisit jusqu'au coeur des terres molles, au bord du Sahar. Et là, sous leur yeux ébahis, il y plongea, sans aucune hésitation.
Sous l'eau, le gouri se sentait parfaitement dans son élément, et tout en imaginant la déconfiture de ses poursuivants qui n'oseraient sans doute pas essayer de le suivre à la nage, il se dirigea d'une brasse tranquille vers un passage souterrain, qui menait par un siphon, au monde gouverné par les membres de son espèce.
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Tandis que les soldats s'égayaient sur les berges du fleuve pour essayer de retrouver leur proie, Gueule d'amour qui observait la scène d'un peu plus loin, s'approcha d'un mendiant, qui lui non plus n'avait pas perdu une miette du spectacle.
"Tu l'connais l'rat qui vient d'ce j'ter à l'eau grand père? lui demanda-t-il
- Ca dépend - hips - ça dépend. Y fait soif par les temps qui courrent - burps - t'sais mon gars.
- Allez, accouche grand père, dit Gueule d'amour en lui lançant quelques piécettes de cuivre.
- Ben... J'crois bien qu's'appelle Krikashik, Krakishek, Kikashek, j'sais plus trop bien... Pourquoi? Tu lui en veux à ç'rat là?
- Ca t'regarde pas grand père! Rien d'autre, t'es bien sûr? Dit moi tout ce que tu sais et grouille toi, j'ai pas envie d'moisire ici, ça risquerait d'me mettre en colère... Et j'suis sûr qu't'a pas envie d'me voir en colère, hein?
- Calme toi, calme toi... Tout c'que j'peut t'dire c'est qu'il avait pas sa pelle... Il se balade toujours avec sa pelle d'habitude. C'est bizarre qu'il l'est pas avec lui..."
Le balafré remercia sèchement le mendiant. C'est vrai ça qu'il avait pas sa pelle. Et c'est vrai qu'd'habitude, quand il se pointait chez Yorguë, il avait toujours cette sacrée pelle, au tranchant aiguisé comme une lame - et qui devait lui servir d'arme vu les tâches brunes plus que suspectes qui l'ornaient.
Il va forcément retourner la chercher sa putain de pelle... reste à savoir où elle est.
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Tant qu'à faire un détour, s'était dit Kakrishek, autant qu'il soit profitable. Il s'arrêta donc dans la petite série de tunnels où il avait aménagé son nid, un joli petit nid d'ailleurs. En contraste flagrant avec le mépris total qu'affichait le gouri pour la vie en général et les autres êtres vivants en particulier.
Dissimulé sous un tapis, Kak' révéla une cache construite avec soin, dans laquelle il déposa une bonne part de son magot. Il ne conserva sur lui qu'une dizaine de couronnes: la taxe pour la Sacrae Cadavarae.
Il passa un petit moment à flemmarder en contemplant son trésor avant de se remettre en route, le réseau des égoûts lui permettrait de déboucher à l'air libre tout près du cimetière des innocents, à deux pas de l'endroit où, un peu plus tôt dans la nuit, il avait fait l'erreur de laisser s'enfuir ce connard d'umélorien. Il eu un petit sourire en repensant aux soldats qui l'avaient poursuivi. Il leur souhaitait bien du courage pour retrouver leur chemin à travers les terres molles, et surtout en ressortir vivants...
*
* *
"Chers amis, j'crois qu'on traque le même gibier c'soir! C'est ainsi que Gueule d'amour aborda George et ses collègues.
Après un mouvement de recule - mouvement que tout le monde avait en voyant la tronche du balafré pour la première fois - George prit la parole.
- Que voulez-vous dire messire?
- Que j'suis aussi sur les traces de c'rat, et pour les mêmes raisons qu'vous. On d'vrait s'associer vous croyez pas?
- Et pour quelles raisons devrions nous vous accepter avec nous? Nous sommes bien assez nombreux!
- Premièrement, parce que sans moi, vous allez érer des heures dans le dédale de ruelles de ce quartier. Et deuxièmement, parce que j'ai une petite idée de ce qu'il va faire à présent.
- Mouais... Et vous, qu'est-ce que vous gagnez là d'dans? J'supposes qu'vous faites pas ça par bonté d'coeur.
- Ensemble on s'ra assez nombreux pour lui tendre une embuscade, on s'ra sûr qu'il en réchappera pas.
- Admettons... Alors, il va aller où d'après vous?
- Il va retourner chercher sa pelle, je penses. Il faut qu'vous m'disiez pourquoi vous lui courriez après, ça devrait peut être nous aider.
- Ce salop nous a pris en traître, il a assassiné mon frère froidement, et je n'ai eu d'autre choix que d'm'enfuir...
- Je vois, d'où les morceaux de choix pour Yorguë, pensa tout haut Gueule d'amour.
- Qu'est ce que vous voulez dire? l'interpela George.
- Rien, rien... Où est-ce qu'il vous a pris en traitre?
- Bordel! J'crois bien qu'il sortait du cimetière qu'est à quelques centaines de mètres des ruines... Ce type est un dingue, vous auriez vu ce qu'il a fait au corps de c'pauvre Herbert...
- Oh j'imagines... Enfin voilà, dit le balafré sur un ton des plus condescendant, on sait où il est allé... Le cimetière des innocents.
*
* *
Le cimetière des innocents justement, c'est là que se rendait Kakrishek. Après un rapide voyage par les tunnels gouris, puis par les égoûts, il était rapidement parvenu à destination. La lune, très basse sur l'horizon, n'allait pas tarder à se coucher. Et tandis qu'il s'engageait dans le cimetière vers la tombe où l'attendait sa fidèle pelle, Kak' eut un sombre pressentiment, comme si la nuit lui réservait encore quelques surprises.
C'est pourquoi il ne fut pas vraiment étonné quand, au détour d'un mausolé plus imposant que les autres, il découvrit une douzaine d'homme en toge noire l'attendant à côté de son instrument de travail.
"Alors Kak', t'as essayé de nous fausser compagnie ce soir? Tu sais que les maîtres vont pas être content, ils t'avaient prévenu pourtant que pour revenir faire ton marché dans nos cimetières il faudrait payer une taxe, lança un des hommes, Velarne Breck, le chef de cette petite bande, bras armé de la secte. Sa toge, comme celle de ses compagnons, dissimulait toutes sortes d'armes. Et ils avaient sans aucun doute quelques sorts en réserves. Pas vraiment le moment de jouer au p'tit malin.
- Ouais ouais Valerne, c'est justement pour ça qu'j'suis revenu, j'ai d'quoi vous payer! lui répondit le gouri tout en lui lançant la bourse contenant les dix couronnes du racket.
- Bien... On va te laisser retourner à tes occupations Kak', tu peux récupérer ta pelle... Et que j'te reprennes pas à braconner sur les terres de la Sacrae, sinon il t'en cuira!"
Kakrishek détala sans demander son reste, heureux de s'en tirer à si bon compte.
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* *
Alors que le gouri s'éloigner à toutes jambes, comme s'il avait l'enfer aux fesses - et c'était peut-être bien le cas, après tout - Valerne se tourna vers ses hommes.
"Suivez le, je veux savoir où il habite, il nous fera pas le coup de la fille de l'air deux fois de suite!"
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* *
Pendant ce temps, les soldats, précédés du balafré, avaient rejoint le mur d'enceinte du cimetière sans encombre. Une demi-douzaine d'hommes armés jusqu'aux dents n'étant, de toute façon, pas le genre de proies qu'affectionnent les détrousseurs.
Ils étaient même arrivé avant Kak', et il l'avait observé pénétrer dans le cimetière et se diriger plus avant entre les tombes, jusqu'à ce qu'ils le perdent de vue. Ils se dissimulèrent alors derrière tombeaux et mausolées, non loin de la grille d'entrée, prêt à tomber à bras raccourcis sur cet enfoiré de rat, dès qu'il aurait la brillante idée de ressortir du cimetière.
*
* *
Sur le point de perdre haleine, Kakrishek parvint enfin en vue de la grille de fer forgé, aujourd'hui rouillée par des décennies d'intempéries et de manque d'entretien.
La liberté, enfin!
Avec un peu de chance, Valerne comptait encore l'utiliser quelque temps, et il allait survivre à cette nuit.
C'est alors que surgirent, semblant apparaître de nul part, les soldats qui l'avaient poursuivi jusqu'au Sahar.
Et merde songea encore une fois Kak'.
Il n'eut pas même le temps de poser la main sur ses armes. Un violent coup de matraque l'envoya bouler un peu plus loin. Sa tête heurta violement un angle de maçonnerie et des points noirs envahirent immédiatement son champ de vision. La dernière chose qu'il vit fut la face ravagée de Gueule d'amour lui grimaçant un ignoble rictus qui aurait pu passer pour un sourire si son visage n'avait pas été qu'une ruine.
Putain d'journée pensa-t-il tandis que la lame froide du balafré s'enfonçait dans son ventre.
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* *
Il faisait froid, très froid...
Il était allongé à même la pierre, il sentait distinctement les aspérités s'enfoncer dans les chaires tendres de son dos. Puis son ouïe se mis de la partie. Et il perçut une mélopée au rythme envoûtant mais aux mélodiques gênantes, comme si elles faisaient vibrer ses tympans d'une manière viciée. Est-ce donc ça la mort? se demanda-t-il.
"Désolé de te décevoir Kakrishek, mais tu n'es pas mort, fit une voix, comme si quelqu'un, ici, lisait ses pensées. Il ouvrit alors les yeux, pour découvrir, penché sur lui, le visage en lame de couteau de Valerne, un sourire cruel aux lèvres.
Le gouri eu alors la vision de cadavres ambulants. Et son expression du se décomposer, car Valerne enchaina.
- Encore une fois, désolé de te décevoir, mais tu n'es pas non plus un mort-vivant. Nous nous sommes en réalité contenter de te ramener à la vie.
Kak' laissa échapper un soupir, légèrement rassuré.
- Mais n'oublie pas, le rat. Tu as une dette envers la Sacrae Cadavarae désormais..."